Shelley, le cri de la création sur les planches

Peut-on mettre en scène l’invisible ? Peut-on donner corps à l’acte de naissance d’un livre ? C’est le pari risqué, mais magistralement relevé, de la pièce Créature et créatrice présentée par la compagnie Le poulailler dans le cadre de Scène au Collège aux classes de 3ème.

Un accouchement de sang et d’encre

Dès les premières minutes, le spectateur est saisi par une voix off qui plante le décor : nous ne sommes pas dans un salon littéraire feutré, mais dans le « chaos ». La pièce nous rappelle avec une force brutale que pour Mary Shelley, écrire est un acte organique. La création est ici décrite comme « violente », en liant la mort de sa mère (morte en couches) à l’invention du monstre. La mise en scène souligne une vérité cruelle : chez Shelley, donner la vie et donner la voix, sont deux actes indissociables du deuil.

Une scénographie hantée

L’espace scénique, véritable cimetière à ciel ouvert, fige le temps dans une atmosphère aussi mystérieuse qu’angoissante inspirée du steampunk. Entre Londres et Genève, la pièce nous fait voyager dans les méandres d’une vie jalonnée d’« accidents ». L’image de ce cœur momifié dans un mouchoir brodé reste l’un des moments les plus poignants : le symbole d’une femme qui porte ses morts en elle pour mieux les faire parler.

Le musicien produit des ambiances sonores qui plongent le spectateur dans ce voyage singulier. La performance de la comédienne parvient à rendre cette dualité entre la « brute » qui écrit pour hurler ce qu’elle est « dedans » et la femme du XIXe siècle, prisonnière d’une condition injuste résumée par cette réplique : « J’écris car je ne sais pas coudre ».

Pourquoi il faut aller la voir ?

La force de cette pièce réside dans son alternance entre le récit biographique et la lecture de Frankenstein. On voit le monstre prendre vie non pas dans un laboratoire, mais sous la plume d’une femme de vingt ans qui « maudit son existence » tout en soignant ses plaies au grand air.

Malgré quelques passages complexes sur la genèse du texte, l’œuvre nous emporte par sa poésie macabre. C’est une pièce nécessaire pour comprendre que derrière le mythe de la science-fiction se cache le portrait d’une pionnière qui a su transformer ses « immondices » personnelles en un chef-d’œuvre universel.

Notre verdict : ★★★★☆ Une œuvre viscérale qui réhabilite Mary Shelley comme la véritable architecte de nos cauchemars modernes. Une leçon de résilience par l’écriture. Ce n’est pas seulement une biographie, c’est une autopsie de l’âme d’une créatrice.